6 novembre 2012: Passage serré sous le pont de Bayonne avant notre arrivée à New York (ou plus exactement au terminal de Port Elizabeth, New Jersey). La vidéo est prise depuis l’aileron à babord de la passerelle, par conséquent il y a un étage de plus qu’on ne voit pas ici: le toit de la passerelle. Vraiment, c’était tout juste…
Coup de Bayonnette
Il était 4h45 quand j’ai soulevé le store du bout du doigt, hissant péniblement le haut de mon corps vers le sabord au-dessus de mon lit. New York! J’ai du me frotter les yeux pour y croire, tant le passage de l’Atlantique à la l’Hyperville semblait improbable. L’Amérique était pourtant bien là, devant nous, et nous glissions irrémédiablement vers ses lumières dans le silence feutré de la nuit glacée.
La fin de mon périple était arrivée et pour le dire simplement, j’avais les boules. Je me suis habillée avant de monter à la passerelle, prise entre la nostalgie de la dernière fois et l’excitation d’être enfin en train de vivre cette arrivée que j’avais imaginée exaltante.
Depuis des semaines le second capitaine ressassait lui aussi cette étape, mais pour de toutes autres raisons. En effet l’entrée dans la baie de New York est agrémentée d’une petite subtilité: il faut pouvoir passer sous le pont de Bayonne. Mais attention, on ne peut pas simplement charger la barque pour être sûr de passer, les eaux portuaires de l’est américain ne sont pas suffisamment profondes pour cela. La seule solution, c’est de faire et de refaire ses calculs pour être certain que conteneurs et ballast pèsent juste assez lourd pour emmener le navire de l’autre côté du pont sans encombres.
A celui des deux pilotes qui avait l’air le moins occupé, j’ai lancé un “big day for America, huh?” Quand il a compris que je parlais de l’élection qui avait lieu ce jour-là, il m’a dit l’air un peu désabusé qu’il espérait l’arrivée d’un nouveau président. Un ange est passé, à moins que ce ne fût l’ombre d’un cafard. Le ciel commençait à rougir derrière nous, je me suis aventurée sur l’aileron de la passerelle à l’approche du pont de Bayonne. L’air était glacial. A babord, Staten Island gisait dans le noir, laissée pour morte par l’ouragan Sandy. Derrière nous, Manhattan s’extirpait du rouge chagrin de l’aurore.

Le passage sous le pont était imminent et il me semblait extraordinairement bas. Les yeux rivés sur l’envers de ses voies de circulation, je me suis entendue bredouiller “mais ça va jamais passer!”. Et puis si, on est passés. D’un mètre à peine, m’a confié le second capitaine, visiblement soulagé que ce passage délicat soit derrière nous.

Ensuite tout est allé très vite. On est arrivés, simplement. Le terminal de Port Elizabeth avait rouvert deux jours plus tôt après une semaine de fermeture forcée. Là aussi, l’ouragan Sandy avait fait des ravages et tout inondé. “Il y avait des conteneurs partout”, m’a raconté l’autre pilote, avec qui j’ai choisi d’évoquer la catastrophe naturelle plutôt que le duel Romney-Obama. Ce jour-là il n’y paraissait pas, tout était en ordre, les boîtes proprement empilées les unes sur les autres, les grues prêtes à travailler, le pays prêt à affronter son destin.
Sept heures du matin, les pilotes ont quitté le navire, je suis allée petit-déjeuner.

J’ai encore traîné mes guêtres sur le Figaro jusqu’à la fin de la matinée, vidant ma cabine au ralenti et courant après mes compagnons de galère pour prolonger les au revoir. Je n’étais pas la seule à débarquer ce jour-là mais les autres devaient attendre la relève qui avait du retard; leur impatience était palpable.
Je me suis finalement décidée à débarquer sans eux. Arrivée au pied du navire, j’ai attendu que ma valise soit tractée depuis le pont au moyen d’une poulie montée sur un rail. Ma petite cargaison à moi! Un membre de l’équipage s’est occupé de la réceptionner et de la détacher pour moi. On ne me fera pas dire que les marins sont frustes!
Comme souvent, il a suffi que je demande à un employé du port stationné là où la navette s’arrêtait pour qu’il me propose de m’emmener. Depuis le pick-up, j’ai encore fait signe à quelques marins accoudés à la balustrade du Figaro et puis je suis partie pour de bon.
A la Penn Station de Newark, je me suis trouvé un bus Greyhound pour Washington qui m’a fait traverser Baltimore. Alors j’ai eu une pensée émue pour McNulty, Beadie, Sobotka et les autres, parce que si je venais de passer deux mois sur un cargo, c’était un peu grâce à eux. Et le moins que je puisse dire, c’est que je leur en étais méchamment reconnaissante…
Transatlantique
Notre arrivée à Port Elizabeth (New York) a été repoussée à 8h mardi 6 novembre, je débarquerai donc aux Etats-Unis le jour-même de l’élection présidentielle! Là où nous sommes, en plein océan Atlantique, il fait une température étrangement agréable qui oscille entre 15 et 20 degrés, avec souvent un vent à dégommer un conteneur et des creux en conséquence. J’avoue que je m’attendais à beaucoup plus froid, néanmoins le thermomètre devrait prendre un méchant coup dans l’aile aux abords des côtes américaines. Heureusement pour nous nous n’aurons pas à faire la connaissance de Sandy l’Ouragan.
Nous naviguons à une vitesse de 19 nœuds environ, soit loin des 30 nœuds dont le Figaro est capable. Il y a quelques années les bateaux naviguaient à pleine puissance, et puis il y a eu la crise et la montée en flèche du prix du carburant. Depuis, toutes les compagnies de fret ont levé le pied et font naviguer leurs bateaux à une cadence de 15 à 20 noeuds pour économiser le carburant. Moi qui croyais que la rapidité de livraison du cargo était primordiale, je me rends compte que ce n’est pas tout à fait vrai.
D’ailleurs le Figaro risque fort de faire un détour par le Cap de Bonne-Espérance une fois qu’il reprendra la mer dans l’autre sens (après New York, cette ligne dessert encore quelques ports de la côte Est américaine avant de rebrousser chemin et de repartir vers l’Asie). Ce détour permettra à la compagnie d’économiser le prix du passage par le canal de Suez (un demi-million de dollars environ) mais mettra le bateau en retard d’une semaine. Pas grave me dit-on, le volume du fret est très réduit à cette période de l’année, le bateau transportera sans doute une grande majorité de boîtes vides. Alors on naviguera tranquillement histoire de ne pas perdre (trop) d’argent, et tant pis si le peu qu’on transporte n’arrive pas à la date prévue.
Pour les hommes qui ne débarquent pas aux Etats-Unis, ce détour signifie donc sept jours de plus en mer. En principe les Français sont salariés et ont un rythme de deux mois à bord et deux mois à terre, tandis que les Roumains sont engagés “au contrat”, par tranches de quatre mois à bord à chaque fois. Mais ces périodes peuvent être écourtées ou prolongées en fonction des aléas de la navigation. Et comme me disent les Français, deux mois en mer c’est déjà long, mais alors quatre… “On dit qu’on ne compte pas les jours mais en fait quand t’es au milieu du voyage tu le sais”.
Alors pourquoi font-ils ce métier? C’est un rêve de gosse pour certains, un métier qui apporte ressources financières et sécurité pour d’autres ou encore une occupation qui permet la liberté: après son quart de 8 à 12h, quand la météo est suffisamment clémente, l’un des officiers s’installe dans son hamac ou sa chaise longue et profite du soleil, du soleil et de l’air libre. Il me dit que la vie continue de filer pendant qu’il est ici, alors autant faire en sorte que le temps qu’il passe à bord soit agréable. Le marin est philosophe…
Les occupations ne sont pas illimités à bord, mais désormais presque tout le monde embarque avec son ordinateur portable et une bonne collection de films, séries, émissions TV, etc. Sur le bateau, on trouve une bibliothèque de livres (surtout) français, une DVDthèque bien achalandée, une petite salle de sport très fréquentée en fin d’après-midi pour sa table de ping-pong (je soupçonne quelques Roumains à bord de mener une double vie de marins et de champions olympiques), une petite piscine intérieure remplie d’eau de mer quand la température de l’eau est suffisamment élevée (celle du Figaro est vide depuis Suez). Et officiers et équipage ont chacun leur “carré”, soit une salle équipée d’un bar et d’un coin-salon avec téléviseur, lecteur DVD, système stéréo voire même PlayStation. Le soir, la plupart des gens regardent un film, soit au carré, soit dans leur cabine. Et les Roumains squattent la salle à manger de l’équipage pour voir leur film du soir, le carré étant un territoire principalement français. Certains soirs les gens se mélangent, des anniversaires sont fêtés, des apéros prolongés, des soirées poker organisées, le carré équipage devient terre d’accueil pour quiconque a envie d’être là et de boire un coup.
Si tout le monde à bord a une adresse mail qui lui permet de correspondre gratuitement avec l’extérieur (c’était un service payant il n’y a pas si longtemps), les marins souhaitent désormais que la CMA CGM se modernise et mette en place un accès à Internet, comme c’est le cas sur les bateaux d’autres compagnies. Il est loin le temps où les marins avaient une femme dans chaque port, aujourd’hui ils passent si peu de temps à terre qu’ils veulent surtout pouvoir skyper avec leur famille, voir leurs enfants grandir par caméra interposée et rentrer chez eux le plus vite possible. Les temps changent, les marins aussi.
Chop Suez
Depuis deux jours nous sommes plus proches de l’Europe et de la Suisse que nous ne le serons jamais, soit en Méditerranée après avoir franchi vendredi le canal de Suez. L’ancre a été jetée vers 1 heure du matin dans la nuit de jeudi à vendredi, c’est l’heure limite à laquelle il faut se trouver à la “ligne de qualification” pour pouvoir rejoindre le convoi qui se met en route quelques heures plus tard, vers 6 heures du matin. Il est possible d’arriver après cette heure-là, mais c’est plus cher. Et traverser le canal de Suez est loin d’être donné, alors mieux vaut éviter d’arriver en retard. Pour vous donner une idée, le commandant m’a donné le chiffre de 400’000 US$ pour le passage d’un bateau comme celui-ci (sans retard, donc). Le prix est calculé en fonction de ce que coûterait en carburant le détour par le cap de Bonne-Espérance. Ainsi quand les bateaux ne sont pas pressés les compagnies les font quelquefois faire le détour au lieu de passer par Suez.

Le passage du canal de Suez est mal aimé parmi les marins, c’est une journée où l’on avance au pas, où le travail à la machine ne peut se faire que superficiellement, où les canotiers que l’on embarque pour la manoeuvre tentent par tous les moyens de faire du business à bord. On les dit voleurs, gitans, paysans, et d’ailleurs on les loge à l’extérieur du bateau pour éviter qu’ils ne repartent avec des choses qui ne leur appartiennent pas. Tout le monde à bord m’a dit la même chose: “le canal de Suez c’est bien la 1ère fois, mais après c’est pénible”.

Pour moi, cette traversée fut fascinante — quoiqu’un peu frustrante puisque je ne savais plus où donner de la tête. Je rêvais au contraire de traverser le canal encore et encore pour photographier ces paysages un peu étranges de part et d’autre du canal: tantôt végétation luxuriante quand l’autre rive est désertique, tantôt zones urbaines rampantes faisant face à des bâtiments ressemblant à des postes frontières. Entre les deux, des embarcations diverses qui transportent population et véhicules d’une rive à l’autre, slalomant entre les monumentaux bateaux de fret. Et puis, de part et d’autres, de nombreux rappels des tensions militaires que cette zone-clé a connues. Nous avons débouché dans la Méditerranée en fin d’après-midi, retrouvant une température et un taux d’humidité beaucoup plus modestes que ceux des trois dernières semaines.


Quant à ma vie à bord, elle a pris un tour plus social depuis que nous avons quitté la Malaysie. En effet c’est à Tanjung Pelepas qu’a débarqué l’autre passager du Figaro et le fait d’être désormais l’unique passagère m’a permis de découvrir un pan de la vie à bord que j’ignorais complètement.
J’ai pris l’habitude de rejoindre la table de l’équipage français à l’heure des repas, plutôt que de rester toute seule à la “table des passagers” dans la salle à manger des officiers. Car c’est ainsi: officiers et équipage ne mangent pas dans la même pièce.
Le service n’est pas tout à fait le même, je ne dispose plus désormais de trois fourchettes différentes pour manger mes trois plats de viande et le maître d’hôtel ne se présente plus avec un plateau de fromage à la main avant le dessert. Je suis également privée de bouteille de vin à midi (mais ce n’est pas plus mal car ça devrait me permettre d’échapper au fléau qu’on surnomme dans la marine le “palu breton”). Depuis une dizaine de jours j’en apprends donc beaucoup plus sur le milieu de la marine marchande, la vie des marins et les relations et conflits qui surgissent à bord. J’avoue qu’entre les accents tendance bretonormande et les termes de navigation je suis souvent larguée, mais tout de même ravie que mon voyage ait pris cette direction plus sociale et un poil anthropologique.
Notre arrivée à New York est prévue pour l’après-midi du 5 novembre, soit dans un peu plus d’une semaine. Je serai donc à l’heure pour l’élection présidentielle. Mais ça, c’est une autre histoire…
Escalade
Imagine: il est 5 heures du matin, on te tire de ton sommeil sans crier gare et on te balance la tête dans un mètre cube d’eau froide. Les yeux grands ouverts dans ton aquarium, tu vois d’un coup le monde sous un autre jour, comme sous l’effet d’une loupe. Le temps s’étire - à moins qu’il ne se condense - les secondes semblent durer des heures et au moment où on te lâche la grappe tu ressors la tête de l’eau en cherchant bruyamment l’air, avec l’impression d’être d’un coup terriblement vivant et éveillé. C’était tellement court que tu n’as même pas eu le temps de comprendre ce qui t’arrivait.
Les escales ont sur moi cet effet à la fois violent et revigorant, pour autant que je puisse aller à terre et me perdre dans une ville l’espace de quelques heures.
La veille de notre arrivée à Vung Tau, nous avons appris que personne n’aurait le droit de quitter le bateau. Nous serions là pour charger un nombre dérisoire de conteneurs, l’escale ne durerait que 5 heures. Je m’étais réjouie de cette destination supplémentaire mais je m’étais aussi préparée à une telle nouvelle. Malgré tout j’ai senti un coup de mou s’inviter dans ma cabine: j’avais pris tellement de photos de ces foutues boîtes et filmé tant de grues jumelées à l’infini que ma fascination pour tout ça était en train de s’ankyloser, je me serais bien passée de cette escale vietnamienne.
Je commençais à comprendre les marins, pour qui un terminal de conteneurs est un endroit profondément inintéressant qui ressemble à tous les autres terminaux de conteneurs au monde.
Les escales sont courtes, la ville est loin, les taxis sont chers, les quarts ne laissent que peu de temps libre, ça vaut rarement le coup de chercher à s’évader. Qui dit escales dit aussi horaires chamboulés, quelle que soit l’heure d’arrivée ou de départ il faut se leveret, selon le poste occupé, se coltiner la manœuvre ou les kilomètres de paperasse douanière en plus de son boulot habituel. A l’arrivée, une interminable bande d’une quarantaine de mètres de large striée de jaune longe inévitablement le bateau, chevauchée de grues qui glissent le long du terminal pour s’adapter aux impératifs de l’efficience en boîte. Deux mille conteneurs déplacés en quelques heures, et vas-y qu’onreparte vers un autre port où nous attendent d’autres lignes jaunes, d’autres grues, d’autres boîtes de métal. “Same same but different”, comme on dit en Asie. A peu de chose près, la vie des marins n’est faite que de ces paysages-là et d’eau à perte de vue.

On est arrivés à Vung Tau vers 7 heures du matin vendredi 12, j’émergeais d’une nuit de sommeil agitée. J’ai passé toute la matinée dans le même brouillard que celui qui flottait dehors.L’Asie des ports est floue et grise. Prendre des photos, encore? Pour montrer quoi? Les mêmes grues qu’à Ningbo et qu’à Yangshan à part la couleur, qui chargent et déchargent de façon rigoureusement similaire des enfilades de boîtes de métal aux dimensions mondialement standardisées? Des asiatiques habillés d’orange qui traversent comme partout ailleurs cet invariable tarmac strié de jaune, le tout dans la purée de pois? En même temps c’était l’avant-dernière escale avant la grande traversée jusqu’à New York, qu’est-ce que j’allais regretter de ne pas avoir photographié? Qu’est-ce qui manquait à mon histoire? Qu’est-ce que je ne voyais déjà plus tellement c’était évident?
L’escale suivante m’a remise d’aplomb: Tanjung Pelepas, au Sud de la Malaisie et à une encablure de Singapour, où nous avons fait halte dimanche 14. Peu importe ce que j’ai fait et ce que j’ai vu en Malaisie ce jour-là, je raconterai cette histoire-là ailleurs, entre le fromage et le dessert. Mais être parachuté comme ça dans une ville dont on ne sait presque rien pour quelques heures à peine est une expérience parfaitement fascinante, un bon coup de pied dans les rosiers. Et pour clore ces parachutages express, il y a souvent un épisode assez épique de retour en taxi. Tous les ports du monde ont beau se ressembler, les chemins pour y arriver sont pleins de surprises.

J’étais tellement excitée à mon retour sur le bateau que j’avais tout sauf envie de dormir. Il était 22h30, j’ai patienté jusqu’à 3 heures du matin pour ne pas rater le départ de cette ultime escale avant New York. Les marins étaient un peu surpris de me voir débarquer sur le pont inférieur à cette heure avancée, vêtue d’un gilet jaune fluo et coiffée d’un casque. ”Safety first”, dude! Mais globalement je crois qu’ils commencent à avoir l’habitude de me voir me pointer partout avec mon appareil photo.
J’étais HEU-REUSE d’être là, à la proue du bateau, au cœur de la nuit et de la manœuvre, à voir les cordages fuser et les marins se crier des instructions et s’activer dans un ballet bien rodé. Le Figaro s’est éloigné gentiment de la rive sous les lumières jaunes du terminal, c’était presque silencieux, c’était un peu magique.
Yantian
Yantian, agglomeration de Shenzhen, j’ai enfin trouve un ordinateur avec une connexion a Internet et on ne me la fait meme pas payer! Je n’ai jamais vu un ecran aussi sale, il est couvert de taches jaunatres, c’est moyennement appetissant.

Du coup je mets ce blog a jour en bloc et me rends compte qu’il me manque un episode, celui qui date de notre depart de Vancouver. Et puis je ne peux pas editer grand-chose, le curseur ne veut pas rester la ou je le mets, bref c’est precaire mais c’est mieux que rien.
Impossible aussi d’acceder au reseau social dont le logo est un f blanc sur fond bleu et a celui qui fait cui-cui, je suis donc bien en Chine. Je n’avais pas realise que Yantian etait si pres de Hong Kong, on est arrives vers 7h ce matin. La ville est etonnamment verte, les piles de conteneurs du port sont en partie camouflees par les arbres et il y a des velos en libre service a differents endroits.
Les gens sont adorables et c’est terrible de ne pas pouvoir communiquer avec eux, je me sens vraiment comme une grosse touriste inculte qui arrive avec ses gros souliers.
On repart ce soir et notre prochaine destination n’etait pas prevue au programme mais me fait vraiment plaisir puisque c’est le Vietnam, pays magique, magnifique et ou l’on mange ATROCEMENT bien! Ce sera pour jeudi, d’ici-la hui tou jian!
Hong Kong
Aujourd’hui, à Hong Kong, j’ai eu un accès brinquebalant à Internet pendant près d’une heure. Après trois semaines sans, ma joie était grande. Malheureusement c’était seulement depuis mon iPhone, impossible de trouver un cyber café (ce concept rétrograde datant du début du 21e siècle) et donc de mettre à jour mon blog. Du coup j’ai failli m’acheter un iPad mais j’ai opté in extremis pour une pédicure, c’était moins cher. Evidemment le problème du blog a persisté, mais il suffit désormais que je regarde mes pieds pour ne plus y penser.
Blague à part, nous somme donc à Hong Kong depuis ce midi, et ici aussi j’espère que j’aurai l’occasion de revenir. J’ai eu l’impression quelques heures durant de me trouver dans la tour de Babel, une sorte de point de convergence ultime de la mondo-globalisation (oui c’est redondant, mais il me semble que le mot “mondialisation” n’a plus beaucoup de sens). J’avais tant de choses à faire avant mon départ de Suisse que j’ai plus ou moins laissé tomber l’idée de préparer mes escales et de me documenter
sur ces étapes-là. Et puis j’avais peur de ne pas pouvoir sortir du bateau et d’être doublement frustrée si l’envergure de ce que je ratais m’était connue. D’où ma découverte sans doute naïve mais d’autant plus émerveillée de cette hallucinante mégapole.
Il y a trois jours nous étions à Yangshan, le plus grand terminal de conteneurs au monde, sis à une cinquantaine de kilomètres de Shanghai. C’était impressionnant certes, mais s’engouffrer dans la baie de Hong Kong et voir le tissu urbain s’épaissir
progressivement jusqu’à n’être plus qu’une forêt vierge de civilisation est une expérience toute différente. L’épaississement de ce tissu urbain est encore accentué par celui du trafic maritime, qui s’intensifie lui aussi à mesure que l’on s’enfonce dans la baie (pourtant perdue dans le brouillard aujourd’hui). La zone portuaire, qui fait face à l’île de Hong Kong, est d’une densité remarquable. Ici pas de larges plaines où l’espace est simplement revendiqué grossièrement, comme souvent dans les quartiers
industriels. La navette qui nous a emmenés jusqu’à l’entrée du port cet après-midi nous a baladés sous des enchevêtrements de béton et le long de piles successives de conteneurs, astucieusement rangées dans les interstices de l’infrastructure. On aurait dit une page de catalogue Ikea: “Hej, ici aussi on peut faire un espace de rangement!”. Barbatruc! En plus des Maersk, CMA CGM et Cosco que nous croisons presque quotidiennement depuis une semaine, nous sommes ici “parqués” vis-à-vis d’un porte-conteneurs Hyundai (le même qui fait les voitures) et d’un China Shipping Line qui me semble immense par rapport au Figaro. Mais après presque un mois passé dans la démesure du transport de marchandises, quelle notion ai-je encore de la taille des choses? Qu’est-ce qui me permet d’apprécier que quelque chose est immense? Franchement, je ne suis pas très sûre… Du haut de la tour de Babel, l’humain semble en tout cas bien peu de chose.
Le Figaro est en ce moment à moitié vide: l’arrière du bateau n’est qu’une plaine désolée, l’avant - qui est tout de même beaucoup plus vaste - est plus peuplé mais il y a des trous par ci par là et les piles de Lego ne sont pas bien hautes. Cette semaine est
semble-t-il fériée en Chine, l’industrie est à l’arrêt et le commerce fonctionne au ralenti. Nous nous sommes déchargés d’une grande partie de notre cargo à Ningbo samedi, ce qui laisse à penser que l’import-export entre la Chine et le reste du monde n’est pas aussi unilatéral que ça, contrairement à mon a priori. Mais ce serait sans compter le facteur “conteneurs vides”, qu’il faut bien renvoyer dans l’autre sens pour que le circuit soit opérationnel. Selon toute vraisemblance, une grande partie des conteneurs que nous transport(i)ons est (ou était) donc vide. Un département entier est même dédié à la “gestion des vides” à la CMA CGM, si ça c’est pas un beau métier! Mais même vides, leur présence nous donnait un peu de superbe, là on ressemble à un paon dépouillé de ses plumes!
Parmi notre population de conteneurs parsemés, nous comptons une partie de “reefers”, soit de conteneurs réfrigérés. Rien qu’en regardant par mon hublot j’en compte une cinquantaine mais il doit y en avoir beaucoup plus, camouflés par d’autres ou enfouis dans les cales. C’est avec ceux-là que l’armateur fait son beurre, parce que les conteneurs simples ne font plus grande recette tant le prix demandé pour leur acheminement a été bradé à force de comptéition féroce. “Aujourd’hui tout le monde fait du transport de marchandises”, m’avait dit un jour le capitaine. Même, ai-je appris plus tard, les dentistes. Car les armateurs ne sont pas propriétaires de tous les bateaux qu’ils opèrent, une grande partie de la flotte de la CMA CGM, par exemple, est louée. Alors QUI sont ces propriétaires de porte-conteneurs (je pose la question dans un style “Zone Interdite” des grands jours)? Beaucoup de Grecs, m’a-t-on répondu. Et, aussi donc, beaucoup de dentistes. Des conglomérats de gens de la profession qui mettent leurs billes (ou leurs couronnes) dans le grand panier de la marine marchande. Il faudra que j’enquête pour en savoir plus à mon retour (je ne puis m’empêcher de me demander: quid des dentistes grecs??).
Depuis ma cabine, hublot ouvert vers l’avant du bateau et sur le port de Hong Kong, j’entends vrombir les reefers. On devait partir à 23 heures mais une grue solitaire continue sans beaucoup d’enthousiasme de faire ses arpèges de valse mandarine à notre flanc. Quand je me réveillerai on sera en mer et à quelques heures seulement de Yantian, dernière étape déjà de cette visite éclair de la Chine.
Yo! Ko! Ha! Ma!
Ah que je suis contente d’être descendue du bateau à Yokohama! Le matin, on essayait encore de me décourager (“c’est court quand même, vous voulez vraiment sortir? Franchement c’est court, hein!”).
Arrivés au port vers 12h15, le temps que les formalités soient réglées, il était 13h40 quand on a enfin pu quitter le bateau, escortés par l’agent du port qui nous a emmenés jusqu’en ville. Si j’en crois ce qu’on m’a dit du coût des taxis japonais, il nous a fait faire une sacrée économie. On a encore fait un détour par le bureau de l’immigration pour récolter notre petit coup de tampon japonais, et après ça on a eu droit à UNE HEURE QUARANTE-CINQ de liberté nipponne, rendez-vous compte!

Comment faire pour ne pas être frustré par une visite d’1h45 dans un pays où vous n’avez jamais mis les pieds mais qui vous fait salement fantasmer? Eh bien je ne sais pas, mais j’ai choisi de passer trois quarts d’heure dans une sorte de droguerie-supermarché à ausculter les étalages (le packaging à la japonaise est sans commune mesure), puis j’ai traîné mes emplettes jusqu’au parc jouxtant les embarcadères de ferries. Ce n’est pas le centre-ville mais la zone est assez touristique à cause de son rôle historique et donc équipée en infrastructures ad hoc. Installée sur un banc face à l’eau, je me suis alors employée à élégamment étaler ma glace au thé vert fondue sur mon chemisier, histoire de marquer le coup. J’ai passé le reste de mon heure trois-quarts à photographier les autochtones depuis mon banc avant de rejoindre mes compagnons d’escale. Re-bureau de l’immigration pour les formalités, ce après quoi
l’agent - qui s’est décidément plié en quatre pour nous, chose rare semble-t-il
- nous a ramenés au bateau pour 16h30.
A l’approche du port on a soudain aperçu le Figaro au loin et j’ai eu une palpitation en me disant “Oh! c’est ma maison!”.
A 17h30 nous nous mettions en route, laissant derrière nous le Japon, que je me
suis promis de revenir voir.
Nous avons mis la gomme pour commencer à rattraper le retard causé par la météo et ça se sent: les vibrations du moteur sont plus fortes, c’est plus difficile de trouver le sommeil. Notre prochaine étape se nomme Yangshan ce jeudi 4 dans la soirée, c’est le port de Shanghaï mais c’est si loin de la ville qu’il ne faut pas compter aller s’y balader. Je vous recommande de jeter un oeil à la chose sur Google Earth, les Chinois ont paraît-il rasé une île pour y mettre un terminal de conteneurs, tout simplement!
Il s’appelait Jelawad
A l’heure qu’il est nous devrions avoir quitté Yokohama mais nous n’y sommes finalement pas encore arrivés, la faute à un petit galopin dénommé Jelawad, typhon de son état. Après moult rebondissements météorologiques, il a été décidé de nous éloigner de notre trajectoire pour éviter la dépression et accessoirement parce que le port de Yokohama devait être fermé aujourd’hui pour la même raison (le typhon a déjà fait une centaine de blessés). Ce matin le bateau a effectué une espèce de tourner sur route pour reprendre la bonne direction, sur l’écran de contrôle on aurait dit qu’on faisait des ronds dans l’eau. Et nous avons eu de la chance: non seulement nous avons échappé à l’oeil du typhon mais nous n’avons pas été touchés du tout, il a fait beau hier comme aujourd’hui. Le vent n’en était pas pour autant anodin, ce matin j’ai emmené mon transat et mon bouquin à l’avant du bateau et de là, perchée sur un échelon j’ai regardé plusieurs minutes durant la proue s’enfoncer puis se relever de creux de plusieurs mètres de profondeur (genre beaucoup de mètres), l’effet grand huit était tout à fait convaincant. Mon transat ne m’a donc pas servi à grand-chose, le vent soufflait trop fort, le soleil tapait dru et le tangage rendait la concentration difficile. Et puis l’eau était fascinante, je n’ai pas de mots pour décrire la couleur qu’elle a désormais mais j’ai envie de dire qu’elle est “vraiment très très bleue tu vois”. C’était très beau en tout cas.
Depuis que nous avons quitté la mer de Béring, le climat n’a cessé de se réchauffer. Le thermomètre indiquait 28°C vers 10h ce matin et l’humidité était ridiculement élevée. Une nouvelle visite de la salle des machines ce dimanche m’a d’ailleurs donné un goût assez alarmant de ce que subit l’équipage qui y passe ses journées. “Là c’est rien, une fois qu’on sera dans la mer rouge il fera 60°C là-dedans”. Ambiance tropicale!
Avec ces presque deux semaines en haute mer une espèce de routine s’est installée, rythmée par le jour, la nuit, les repas mais aussi les visites sur le pont pour savoir où on est, quel temps il va faire, etc. A chaque visite j’en apprends un peu plus sur ce diable de porte-conteneurs et aussi sur la culture roumaine, c’est pas commun! Bref il ne se passe pas grand-chose et c’est formidable, ça me laisse le temps d’écrire, de photographier, de regarder la mer, de bouquiner, de siester et de parler. La vie, quoi!
Le jour qui n’existait pas
Le 25 septembre 2012 n’a pas eu lieu. On a passé la ligne de changement de date lundi après-midi et on a remis nos pendules, ou plutôt nos calendriers à l’heure dans la nuit de lundi à… mercredi! Et on a continué de reculer d’une heure toutes les nuits, nous
avons désormais 10 heures d’avance sur l’Europe continentale. Sauf erreur un seul fuseau horaire nous sépare désormais de Yokohama où nous arriverons - inch’Allah - lundi 1er octobre dans la matinée pour une escale de 6 heures seulement. Le commandant a voulu savoir si je voulais sortir du bateau malgré le peu de temps à disposition, apparemment les Japonais sont assez férus de paperasse
et le fait que je veuille descendre ne doit pas lui simplifier la vie. Mais évidemment que je veux descendre, ne serait-ce que pour m’enfiler une platée de sushis avant de remonter à bord!!
En parlant d’estomac, je me dois de souligner qu’on mange vraiment bien sur le Figaro. L’interlude douteux auquel j’ai eu droit juste après mon embarquement était le fait de la précédente cheffe-cuisinière, qui n’a laissé un souvenir impérissable à personne,
surtout pas à son remplaçant qui n’a toujours pas terminé de tout remettre en ordre et de nettoyer après son passage quelque peu dévastateur. On mange bien, mais on mange beaucoup de viande. Si tu es végétarien, ne prévois pas de voyage sur un bateau cargo, tu ne survivrais pas. Si tu es alcoolique par contre, ça devrait aller. On a droit à du vin avec tous nos repas et il y a largement de quoi faire au bar des officiers ou de l’équipage lors des apéros auxquels nous sommes quelquefois conviés.
Côté météo, on profite enfin d’une journée de mer calme et de beau temps mais ça ne va pas durer, ce vendredi on entre à nouveau dans une zone de dépression, ce coup-ci ce sera une tempête tropicale et pas des moindres d’après ce que j’ai compris. La bonne
nouvelle, c’est qu’on échappe au typhon! Et qu’on s’apprête à quitter le froid, accessoirement. En même temps la mer est tellement plus intéressante quand elle est agitée, je ne sais pas ce que je préfère… Et puis si j’avais passé 7 semaines sur une mer calme, j’aurais franchement été déçue.

Ce lundi, Monty (l’autre passager) et moi sommes allés visiter la salle des machines et depuis je ne regarde plus ce bateau de la même façon. C’est énorme et c’est bruyant. Et c’est énorme, vraiment c’est énorme. On nous donne des casques pour protéger nos
oreilles avant d’entamer notre descente dans le ventre de la bête. Je découvre un monde parallèle où s’affairent une quinzaine de travailleurs, dont certains que je n’ai jamais vus. On passe tout d’abord par la salle de contrôle, à l’écart du bruit, où le
second mécanicien nous explique le fonctionnement général du moteur, du flitrage du pétrole, de la compression de l’air, des chaudières, tout ça…, en nous montrant des schémas et en donnant beaucoup de chiffres. Je perds le fil presque dès le départ. Je
maudis alors mon prof de physique du gymnase d’avoir été si mauvais prof (et je me maudis moi-même de m’être arrêtée à ça). L’officier parle en regardant Monty plutôt que moi, je suis à la fois vexée d’être “la nana qui comprend rien à la technique” et
soulagée de ne pas avoir à trop hocher la tête en faisant semblant de comprendre. L’accent de vache espagnole de l’officier français quand il explique tout ça en anglais me rabiboche un peu le moral, sur ce plan-là je le bats à plates coutures. On passe
une bonne heure et demi dans le ventre du Figaro, on parcourt les étages, on visite les chaudières, les valves, les extincteurs, les machins, les bidules et on traverse tout le bateau par l’intérieur jusqu’à la proue. Pour y arriver on emprunte un couloir ouvert
sur une bonne distance, contrairement aux zones visitées plus tôt qui sont très compartimentées et scellées par une porte qui se ferme avec une roue, comme une écoutille. Cette partie-là est très épurée, ça ressemble à un décor de film de science-fiction des années 60 (au bol: “2001 Odyssée de l’Espace”). Le sol est vert sapin, tout le reste est crème et ça ressemble à la carcasse d’une baleine surdimensionnée, revue et corrigée pour être plus design: les lignes sont droites, les coins arrondis, les parallèles jasent, bref mon coeur se met à palpiter et je me promets de revenir faire des photos avec mon trépied sous le bras (et un chaperon, car comme je m’y attendais je n’aurai pas le droit de m’y balader toute seule).
